CIRQUE CONTEMPORAIN (Recherche en milieu scolaire)

ÉCOLE EN PISTE
"Des jeux ludiques aux jeux créatifs"
Un projet artistique globalisé (débuté en 2003 - terminé en 2006)
Partenaires : Centre National des Arts du Cirque, DRAC Champagne-Ardenne, Rectorat de Reims, Inspection Académique de la Marne, Inspection Académique de l’Aube
LE PROJET
L'École en piste est un projet d'éducation artistique au cirque d'aujourd'hui initié à la rentrée scolaire 2003 pour une durée de trois ans en direction d'enseignants de l'Académie de Champagne-Ardenne par le Centre national des arts du cirque (CNAC) en collaboration avec la DAAC (Délégation Académique à l'Action Culturelle).
L'École en piste est le lieu privilégié de partage de savoirs, d’échanges pour répondre à des interrogations suscitées par le cirque.
De ce fait, il nous apparaît nécessaire de capitaliser cette expérience unique, d'en garder une trace, à la fois mémoire et support de transmission et de sensibilisation…
Le Centre national des arts du cirque est un établissement de formation supérieure du ministère de la Culture et de la Communication, dépendant de la Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles. Jean-Luc Baillet et Alexandre Del Pérugia, l’un professionnel des politiques culturelles du spectacle vivant, l’autre artiste et pédagogue, en assument la codirection depuis le 1er janvier 2003 et y impulsent depuis de nouveaux enjeux pour les arts du cirque.
Le CNAC est organisé autour de trois pôles d’activités qui se rencontrent :
- L’Ecole supérieure des arts du cirque forme des artistes interprètes.
- Le pôle Ressources assure le transfert des savoirs, rend accessible les plus récentes recherches dans le domaine. Il conjugue le temps de l’action pédagogique avec le temps de l’action scientifique, médicale et artistique.
- A. Un projet artistique globalisé
PRÉSENTATION
L'École en piste est un projet d'éducation artistique au cirque d'aujourd'hui initié à la rentrée scolaire 2003 et ce, pour trois ans, dans l'Académie de Champagne-Ardenne par le CNAC (Centre National des Arts du Cirque), Le Manège de Reims, scène nationale et la DAAC (Délégation Académique à l'Action Culturelle)
Ce parcours pédagogique interroge l'articulation des jeux enfantins avec les jeux circassiens en s'appuyant sur les jeux de masque et de vertige (selon les catégorisations effectuées par Roger Caillois), les "jouets" et la notion de "règle".
Il est un projet globalisé car il vise 13 classes (du 1er degré jusqu'aux classes de 6è/5è) travaillant autour de la même problématique à savoir :
"Comment dégager le principe ou la règle d'un jeu enfantin et le transposer dans une forme circassienne (notions de "joueurs", "spectateurs" et d'"éphémère") qui reprenne les fondamentaux du cirque (figure du cercle et écoute du partenaire de jeu, itinérance et nomadisme, de l'individu au collectif, les figures du clown) au travers d'un ou plusieurs domaines artistiques (danse, arts plastiques, arts du cirque, photographie, musique…) dans la mesure où le cirque est le seul domaine artistique traversé par les autres arts."
DÉROULÉ
Les enseignants impliqués dans ce projet globalisé conduisent leurs élèves dans un parcours artistique et culturel qui leur est particulier en s'associant à un professionnel extérieur aux arts du cirque (auteur, illustrateur, photographe, designer, sculpteur, musicien…) ou circassien (intervenant 12h au total dans la classe).
Ce parcours est ponctué par la venue des classes au CNAC, dans le cirque à Châlons-en-Champagne, pour assister à des répétitions spécifiques ou à la représentation de spectacles circassiens et ce, afin d'associer les élèves au processus de création, de les amener à repérer les fondamentaux ou les singularités circassiennes sur lesquels ils auront travaillé.
Les enseignants impliqués dans le projet École en piste bénéficient de conseils pédagogiques toute l'année (via le Centre de ressources du CNAC, des conseillers pédagogiques associés au projet) et d'une initiation aux arts du cirque sous forme de trois ateliers auprès de Bernard Quental, artiste associé au CNAC. En travaillant avec les chevaux du CNAC, vous vous pencherez sur la question de la relation avec un partenaire de jeu. En effet, le travail avec le cheval insiste sur la vision à 360°, le rapport dominant/dominé…
Cette approche a pour objectif de :
- Trouver l’état circulaire que permet la rencontre avec le cheval, référent du cercle, la piste.
- Approcher le cirque de l’intérieur pour comprendre son évolution (rencontre naturelle avec d’autres disciplines artistiques).
- Cerner la relation du cirque aux autres formes d’expression artistique, et singulièrement le théâtre
B. Une problématique commune
OBJECTIFS
L'objectif de l'École en Piste est de faire prendre la mesure de ce qui demeure des jeux enfantins dans les jeux circassiens (les uns étant à l'origine des autres) et organiser un dialogue entre ces deux univers.
À savoir :
- montrer que les jeux enfantins à l'instar des processus de création prennent appui sur les règles du jeu du cirque,
- mettre en place une stratégie pour découvrir un processus d’expérimentation
- découvrir "le métier de joueur"
- travailler sur la symbolique collective des jouets du cirque
PRINCIPES
• LE JEU…
Roger Caillois (dans Les Jeux et les hommes, pp.42-43) propose de circonscrire la notion de jeu par les caractères suivants ; il s’agit d’une activité :
• libre (“ On ne joue que si l’on veut, que quand on veut, que le temps qu’on veut ”),
• séparée (circonscrite dans des limites de temps et d’espaces précises et fixées à l’avance),
• réglée ou fictive (“ Les lois confuses et embrouillées de la vie ordinaire sont remplacées, dans cet espace défini et pour ce temps donné, par des règles précises, arbitraires, irrécusables, qu’il faut accepter comme telles et qui président au déroulement correct de la partie. ”),
• incertaine dans son déroulement, même si elle est soumise à des règles,
• et improductive même quand elle implique un déplacement de propriété à l’intérieur du cercle des joueurs.
Il distingue par ailleurs quatre sortes de jeux suivant qu’ils sont dominés par la compétition (agôn), le hasard (alea), le simulacre ou le “ faire semblant ” (mimicry) et la recherche d’un certain vertige (ilinx) (cf. p.47)
C’est en allant retrouver ces caractéristiques dans les jeux enfantins de transmission orale (incertitude, duplicité, illusion, distance par rapport à soi-même) que l’on retrouvera l’essence même du jeu, du “ je ”, de l’indispensable rapport à l’autre, même si l’artiste est seul en piste.
• … ET LA RÈGLE
“ La règle est ce qui vient soutenir la morale comprise alors comme l’ensemble des conduites possibles ou non que se donnent les membres d’un groupe à un moment et en un lieu donnés. Ces règles peuvent donc être mouvantes dans le temps et dans l’espace, elles sont là pour permettre le jeu social. Lacan pose la règle du côté de l’imaginaire, c’est elle qui rend possible le lien social, le “ vivre ensemble des hommes ” ”.
Jean-Michel Vives, Le désir de jouer, p.36
Le cirque apporte de la perturbation, il permet de contourner la règle.
“ Tu es face à un objet, un agrès et on te propose un exercice, ce qui est important c’est de ne pas prendre l’exercice comme une fin en soi mais de comprendre que c’est prétexte à une proposition de jeu. C’est un jeu avec des règles et c’est à toi de jouer. L’exercice, ce sont les règles, à toi de trouver le jeu : trouver sa liberté dans la contrainte ”
Alexandre Del Pérugia
• LE ROLE ET LA PLACE DE L’OBJET
Le jouet constitue un des premiers modes de relation de l’être humain aux objets.
“ (…) Les jouets courants sont essentiellement un microcosme adulte : ils sont tous reproductions amoindries d’objets humains comme si aux yeux du public, l’enfant n’était en somme qu’un homme plus petit, un homunculus à qui il faut fournir des objets à sa taille. (…) Pour le reste, le jouet français signifie toujours quelque chose et ce quelque chose est toujours entièrement socialisé, constitué par les mythes ou les techniques de la vie moderne adulte (…) Seulement, devant cet univers d’objets fidèles et compliqués, l’enfant ne peut se constituer qu’en propriétaire, en usager, jamais en créateur ; il n’invente pas le monde, il l’utilise ; on lui prépare des gestes sans aventures, sans étonnement et sans joie. ”
Roland Barthes, Mythologies
Le jouet, comme tout objet, dit autre chose que lui-même, renvoie à une totalité culturelle et technologique qui l’a engendré. Il n’est pas un objet en soi mais un nœud de rôles et de relations qui ne se comprendront que par référence à la totalité d’un milieu et d’une communauté.
Il relève donc d’une symbolique collective.
Aussi, nous attachons-nous aux jeux de transmission orale, dits de patrimoine, sans objet-jouet (ou avec les "jouets" créés, inventés par les enfants eux-mêmes : le bout de bois qui se fait tour à tour pistolet, lunettes de vue, brique, crayon, baguette magique; le bout de ficelle qui se fait scie mécanique, serpent, câble de dépanneuse, paire de moustaches…) ou bien nous en tenons-nous aux jouets qui expriment des moyens élémentaires d’action sur la matière solide (outils), liquide, sur l’air (cerfs-volants), exercice de force et d’adresse (balançoire, balles, bâtonnets, jonchets) comme les anneaux, billes, toupies, yo-yo, diabolos, osselet… car ils sont le support et le lieu de transformation du rapport de l’enfant au monde, une symbolique collective à partir de laquelle il développe son imaginaire, il crée.
L’enfant se fait alors créateur.
Pour Winnicott le jeu, comme l’objet transitionnel, n’est ni au-dedans, ni au-dehors : “ Pour contrôler ce qui est au-dehors, on doit faire des choses, et non simplement penser ou désirer, et faire des choses, cela prend du temps. Jouer, c’est faire. ”
L’intérêt du travail avec/sur l’objet est double : d’une part, il tient en chacun une place éminente car nous avons gardé en nous l’endroit du jeu, du transitionnel et d’autre part, il est un moyen de former son imaginaire, de prendre possession de soi.
Le jeu (tel que nous le considérons) est un besoin universel à travers lequel le sujet lui-même se transforme dans son rapport au monde se faisant par là même créateur. En outre, il permet le lien.
L'enfant joue-t-il parce qu'il a des jouets ou bien a-t-il des jouets parce qu'il aime jouer ? Est-ce l'objet qui est le prolongement de soi ou soi qui est le prolongement de l'objet ? Est-ce la main qui fait bouger le corps ou le corps qui fait bouger la main ?
Pour Johann Le Guillerm, artiste circassien qui donne une grande place à l’objet dans son univers de création, “ l’objet est une prothèse du corps ; le corps une prothèse de l’esprit ”.
.JEUX ENFANTINS, JEUX CIRCASSIENS : PERMÉABILITÉ DE CES DEUX UNIVERS
“ Tout homme a le cirque en lui et le cirque qu’il porte, c’est sa propre enfance ”
Jérôme Thomas
S’interroger sur l’articulation des jeux enfantins avec les jeux circassiens c’est interroger cet aspect primitif.
En effet, interroger les jeux du cirque c’est prendre la question du cirque à l’état naissant - et constamment renaissant -, aborder sa chair même dans la mesure où l’on s’interroge sur la transformation du désir spontané de jouer de l’enfant au désir élaboré, du jeu ludique au jeu créatif…
Rupture ? Transition ? Mutation ? Transformation ?
Par quelles voies, à travers quelles exigences, pour quelles raisons ?
Le désir de jouer est universel.
" L’homme n’est pleinement Homme que lorsqu’il joue." Schiller
Il se spécifie donc à travers les jeux circassiens où l’artiste trace précisément les frontières des moments où il joue.
A l’instar de l’activité de l’enfant qui s’adonne au rejeu, l’artiste a pour préoccupation de trouver le geste juste… Trouver le geste juste pour connaître mieux et pour exprimer pleinement sa relation au monde.
Pour les circassiens comme pour les enfants, le jeu implique un dialogue avec l’Autre ; l’artistique se situe toujours dans le rapport avec l’Autre, même si l’artiste est seul. La technique n’est pas séparée de la dimension de jeu, doit impliquer quelque chose à partager.
Dans l’art, il y a la diversité : comprendre où l’on est, qui l’on est, d’où l’on part, avoir une conscience forte et réelle de soi et du monde pour pratiquer l’art. Il s’agit là d’un apprentissage que le jeu permet.
Aller vers une appréhension globale de l’être : action, corps, pensée, mouvement révèlent une même construction, un ensemble.
Tout comme les jeux enfantins, les arts circassiens (relevant essentiellement des jeux de vertige -ilinx - et de masque - mimicry -) sont des jeux sans règles fixes car il s’agit de les découvrir et les créer tandis que la composition se développe. En outre, le but du jeu n’est pas la performance mais le plaisir et la découverte comme le fait de créer ses propres règles… À la différence du sport (relevant de la compétition, l'âgon) où il domine une idéologie de l’excellence qui tend à tout ramener à une seule échelle de valeurs : tout y est conditionné par une sorte de regard souverain qui s’attache à ce qui produit le maximum d’effets.
Les jeux enfantins, jeux de vertige, suscitent la critique; le sport, jeux de compétition et de hasard, le jugement.
L’enfant peut associer aisément ses jeux aux jeux du cirque et par là même expérimenter le monde, prendre conscience de ses potentialités, de son rapport avec les autres (à travers le lien de la règle, à travers la confiance portée à son partenaire, la notion de groupe, du cercle - où le corps est voyant et visible-) et à l’espace.
L'imaginaire de l’enfant est proche de celui de l’artiste car son regard est moins intellectualisé… penser au ratage de l’acte artistique par interférence intellectuelle…
Le circassien en travaillant sur les jeux enfantins cherche à “ voir comme celui qui vient de naître ” (Cézanne) afin de jouer / créer comme un enfant, c'est-à-dire retrouver ce mouvement de tout l'être vers autre chose que sa condition actuelle, une ouverture, une disponibilité constante, retourner à la liberté de l'enfance avec la conscience en plus.
À travers les jeux enfantins, c'est une éducation au savoir-être plutôt qu’au savoir-faire que l'on appréhende : ce qui est important, ce n’est pas ce qu’on fait, mais la manière, l’attitude qu’on a en le faisant.
Or, le cirque est une recherche de liberté et une exploration des limites, deux attitudes communes à l’enfance.
Un grand merci à la chargée de projet très active du CNAC, Anne lise LISIKI, qui a su pendant ces 3 années nous rendre la vie bien plus facile sur l'organisation du projet, des rencontres multiples et sur l'organisation des cessions de formations avec les enseignants

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